AVOIR OU ÊTRE : LE DILEMME DE L’HOMME MODERNE

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Le psychothérapeute Viktor Frankl raconte un événement qui lui est arrivé. Le téléphone sonne au milieu de la nuit. Une femme l’appelle et lui dit: « J’ai décidé de me suicider, mais avant de mourir, je me demandais ce que vous, en tant que psychothérapeute, diriez. ». Frankl décourage la femme de se suicider. Dans le cas où la femme ne se suicide pas, elle promet de lui rendre visite. La femme tient sa promesse et une conversation chaleureuse s’engage entre eux. Au cours de leur conversation, Frankl se rend compte que ce n’est pas le discours qu’il a tenu pour la persuader de vivre qui a découragé la femme de se suicider. La femme a renoncé au suicide pensant que bien qu’elle l’ait réveillée au milieu de la nuit, il existait quelqu’un dans ce monde qui l’écoutait patiemment et lui parlait ; et donc qu’il valait la peine de vivre.

Le principal problème de l’homme moderne est que le mode de vie, qui est le produit du modernisme, le rend prisonnier. Les Occidentaux se demandent si le style de vie que nous appelons « société de bien-être », qui vise la satisfaction matérielle, procure vraiment du bien-être ou non. Jusqu’où cette compréhension du « bien-être », employé comme synonyme du modernisme, a-t-elle conduit les gens ? Bien entendu, les gens qui n’ont pas de télévision ou de chaîne stéréo ont commencé à être considérés comme anormaux. L’homme moderne en est venu à considérer le fait d’être un consommateur comme une chose honorable. Ce mode de vie a même changé les conceptions métaphysiques des individus. Désormais, l’homme moderne imagine le paradis comme un immense centre commercial où tout est disponible et où les cartes de crédit peuvent être utilisées de manière illimitée. De nos jours, les gens mesurent leur propre valeur par les biens qu’ils possèdent. Ce qui importe ce n’est pas ce qu’une personne est, mais ce qu’elle possède.

Le processus industriel qui a donné naissance au modernisme a développé chez les gens le sentiment d’avoir « toujours plus ». Mais le principe de base pour vivre humainement et être heureux n’est pas « d’avoir », mais « d’être soi-même ». Selon les psychologues et les psychothérapeutes, ce qui est à l’origine des dépressions des Occidentaux est cette distinction importante faite entre le fait  « d’avoir » et « être soi-même ». Ils indiquent que la spiritualité ne doit pas être négligée pour que les personnes puissent donner un sens à leur propre existence.

L’homme moderne s’éloigne de lui-même, perd le lien entre lui-même, la nature et l’environnement social. L’individualisme, qui est devenu la caractéristique la plus importante du monde moderne avec le développement de la science et de la technologie, a fait de la personne un être isolé de la société. On vit au milieu de la société, complètement dépendant d’elle, mais on ne comprend pas à quoi elle sert.

Nous semblons être asservis par les outils du monde moderne. Ils sont en passe de devenir la vie elle-même plutôt que d’être un outil pour nous. En raison du style de vie moderne, la précipitation présente dans notre vie quotidienne augmente progressivement au lieu de diminuer. Parfois, je souhaite tellement recevoir une lettre manuscrite d’un ami qui est à des kilomètres. Mais le téléphone ni Internet ne le permettent pas.

L’enfant du modernisme est à la fois propriétaire et prisonnier aux outils de la modernité. L’histoire suivante, à propos de la télévision, que nous pensons contrôler avec la télécommande, mais dont en réalité nous en sommes captif, est significative : un père et son fils de 5-6 ans partent faire un tour en voiture par temps pluvieux et venteux. Au bout d’un moment, les pneus crèvent. Se rendant compte de la difficulté de changer les pneus par ce temps, le garçon interpelle son père : « Papa, et si on changeait de chaîne ? »

En somme, il n’y a aucun doute qu’en Occident le modernisme a aliéné les gens de certaines de leurs caractéristiques naturelles. Nous ne saluons plus les gens dans la rue ; nous ne nous soucions même pas du nom de notre voisin d’à côté ; le nombre de personnes avec qui nous pouvons partager nos soucis et nos soucis diminuent de plus en plus. Nous hésitons à solliciter même nos plus proches pour répondre à un besoin. Nous souffrons de ne pas pouvoir partager nos problèmes avec les autres.

 

Ali KÖSE

BEĞEN